« Les Enfermé·es », un podcast du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL)
La parole comme matière première
En 2025, la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté, Dominique Simonnot, a voulu rendre plus accessible notre travail en donnant la parole aux enfermé·es et aux professionnel·les des lieux de privation de liberté. Elle m’a confié, pour cela, la réalisation d’un documentaire sonore, sous forme de podcasts. Je me suis donc munie d’un micro au cours de onze visites d’établissements : six prisons (maisons d’arrêt, centres de détention, maison centrale), trois services fermés de santé mentale, et deux centres de rétention administrative (CRA). Cette production en interne a permis de conserver une grande liberté de ton et de réalisation.
La parole des personnes que rencontrent les contrôleur·es lors des visites des lieux de privation de liberté est le principal matériau dont ils disposent pour conduire leur mission. Ils observent, prennent des photographies, étudient des documents, vérifient l’état du matériel et des infrastructures, mais surtout : ils écoutent. Cette parole des professionnel·les, des intervenant·es extérieur·es, des enfermé·es et parfois de leurs proches, apporte un témoignage collectif unique et, par là même, indispensable. Les propos tenus par les uns et les autres parfois se contredisent, souvent se rejoignent, et c’est tout le travail du CGLPL d’établir un constat objectif du fonctionnement et des dysfonctionnements dont ces paroles témoignent.
Mesdames, Messieurs les contrôleurs, je viens par la présente solliciter un entretien avec vous pendant que vous êtes dans l’établissement. En espérant une réponse favorable de votre part.
Dans la même optique, le CGLPL est particulièrement attentif aux quelque 3 000 lettres qu’il reçoit chaque année. Elles viennent essentiellement des captif·ves, mais aussi de toute autre personne qui y a intérêt (avocat·es, familles, membres d’associations, par exemple). Cette parole-là est une source d’information supplémentaire et un moyen d’expression pour les personnes qui vivent ou sont témoins de la privation de liberté.
Je souhaite entamer une correspondance avec vos services et ouvrir le dialogue. Je m’engage dans une voie où je sais pertinemment que je vais m’en prendre plein la figure. Cela ne m’effraie pas. Je souhaite vous parler de certaines choses illogiques et incompréhensibles dans la vision de l’exécution d’une peine
Cette parole constitue le terreau du travail de prévention du CGLPL. Si elle est souvent retranscrite dans ses rapports de visite, ses avis ou ses rapports thématiques, la voix des personnes enfermées n’avait jusqu’alors jamais été donnée à entendre directement par le Contrôleur général lui-même. Deux documentaristes avaient ouvert cette voie en 2011 et en 2020, suivant les visites des deux premiers contrôleurs généraux, Jean-Marie Delarue1 et Adeline Hazan2, en expliquant leur méthode de travail. Le podcast « Les Enfermé·es » prolonge cette démarche avec une large place donnée aux témoignages directs des occupants des lieux d’enfermement, qui se sont emparés du micro.
Entrer avec un micro
Voilà comment nous avons procédé. En premier lieu, il a fallu déterminer un périmètre de travail. Pour cette série, le choix s’est porté sur les lieux d’enfermement de « long séjour », excluant par exemple les locaux de garde à vue ou les zones d’attente des aéroports. Les tournages se sont par ailleurs limités aux structures accueillant un public majeur, afin de faciliter le recueil de leur consentement. Ces choix n’excluent évidemment pas que le projet se poursuive un jour auprès d’enfants enfermé·es ou dans des lieux de court séjour.
La démarche étant inédite, nous avons choisi d’informer en amont les ministères concernés. En effet, si les équipes sont autorisées à conserver tout le matériel qu’elles estiment utile lors de leurs missions (téléphones, ordinateurs, appareils photo, appareils de mesure, etc.), l’utilisation d’un enregistreur était jusqu’alors sans précédent.
Les visites du CGLPL sont inopinées, les établissements n’étaient donc pas prévenues en amont. Pour autant, l’accueil du projet a toujours été très positif. J’avais réalisé une charte rappelant l’objectif du documentaire et les principes qui l’encadrent, que j’expliquais en début de visite et tout au long de celle-ci. Parmi ces principes, j’ai porté une attention particulière à la préservation de l’anonymat des personnes ayant accepté d’être enregistrées.
Au-delà des murs, faire entendre l’enfermement
J’ai mené près d’une centaine d’entretiens, autour de quelques questions ouvertes, afin de permettre aux témoins de s’exprimer le plus librement possible sur leur expérience. Comme dans tout reportage, les sujets imaginés initialement se sont parfois confirmés, d’autres ont évolué au fil des tournages. Les thèmes qui ont finalement été retenus permettent aussi bien d’évoquer les établissements pénitentiaires que les hôpitaux psychiatriques ou les CRA : les premiers jours d’enfermement, la vie entre quatre murs, les espaces collectifs, la mise à l’écart, les espaces « ouverts au public » et la sortie. Travailler sur la transversalité des enjeux de l’enfermement — au sein de lieux dont la fonction et l’organisation sont très différentes — a rendu ce travail passionnant.
La grande majorité des personnes rencontrées lors de nos visites a été immédiatement volontaire pour être enregistrée. Certaines ont eu besoin de quelques jours pour y réfléchir, avant de revenir vers nous. D’autres, enfermé·es ou professionnel·les, ont craint de parler, et cette donnée est importante. L’exercice n’est en effet pas anodin. Témoigner auprès d’un mécanisme de prévention de la torture indépendant est déjà, en soi, engageant, et parfois lourd de conséquences. Des conséquences dont le CGLPL n’est pas toujours informé. J’ai rencontré des personnes qui ont livré des témoignages intimes et souvent douloureux et je leur suis très reconnaissante pour leur confiance.
Dans le cas de ce documentaire, témoigner revêtait aussi une dimension plus large. Il s’agissait d’une occasion, extrêmement rare dans ces lieux fermés, de se faire entendre au-delà des murs. À plusieurs reprises, nous avons eu le sentiment que les gens s’adressaient moins au CGLPL qu’au grand public qui les entendrait un jour.
Quand j’ai vu qu’il y avait un formulaire avec des personnes qui intervenaient, j’en ai parlé avec les gens avec qui je parle en promenade que ce serait bien de discuter, et d’expliquer ce qui se passe et les conditions dans lesquelles on est reçu·es, et ils m’avaient dit “c’est bien que tu puisses parler pour nous” parce qu’il y en a qui n’osent pas franchir le pas, d’oser discuter, ils ont peut-être peur des réactions, après avoir dit ce qui se passait mal, donc je parle au nom de tous ceux qui sont aux arrivants, c’est pas que pour mon cas.
Pouvoir informer le grand public, pouvoir informer les gens sur ce que c’est. C’est spectaculaire un service de psychiatrie, mais ça le serait certainement moins si c’était plus ouvert.
Ce que permet enfin la radio, plus que ne peuvent le faire les rapports du CGLPL, est de restituer l’atmosphère des lieux d’enfermement. Ce documentaire fait donc entendre la voix des personnes rencontrées sur place mais aussi, en quelque sorte, celle des murs eux-mêmes. C’est peut-être ce qui marque le plus immédiatement quand on entre dans un lieu d’enfermement : les bruits et l’ambiance caractéristiques de la privation de liberté. Le podcast permet cette immersion.
Maintenant j’ai comme une habitude, mais c’est vrai que ça me fait une boule au ventre dès que je me réveille, l’œilleton, le lit en ferraille, l’odeur du lit en ferraille, le bruit de clés qui tournent, ça c’est des choses qui marquent.
Sorti le 19 novembre 2025 sur les plateformes d’écoute, « Les Enfermé·es » entend donner des clés de compréhension au grand public, de manière plus directe, plus vivante que ses écrits, sur la mission du CGLPL, et le fonctionnement des lieux qu’il visite. Cette traversée sonore, complémentaire de l’ensemble des autres travaux du Contrôleur général, interroge plus généralement sur ce que l’enfermement dit de notre société, par la voix des premier·es concerné·es.
Autrice : Mari Goicoechea, CGLPL Monitor
Graphiques : Rosalie Stroesser
Photographies : Karine Bizard