40 ans de prévention de la torture honorés lors d’une table-ronde

jeudi, 4 mai 2017

En 1977, Jean-Jacques Gautier, banquier et humaniste genevois, créait le Comité suisse contre la torture – future Association pour la prévention de la torture (APT) – afin de promouvoir son idée de prévenir la torture au moyen de visites régulières des lieux de détention. 40 ans plus tard, un tel système existe, mais il reste beaucoup à faire pour réaliser la promesse de la Déclaration universelle des droits de l’homme, « Nul ne sera soumis à la torture ou à d’autres traitements cruels, inhumains ou dégradants ». Comment parler de « prévention » à une époque où l’interdiction absolue de la torture est remise en cause au nom d’un discours utilitaire ou sécuritaire ? À l’occasion de son 40ème anniversaire, l’APT, en collaboration avec l’Académie de droit international humanitaire et de droits humains de Genève, a organisé une table ronde pour mettre en lumière les principaux enjeux et défis posés par la prévention de la torture en 2017.

Représentant le Département fédéral des affaires étrangères, Raphael Nägeli a souligné que la prévention de la torture était « une priorité de la politique étrangère suisse en matière de droits de l’homme », non seulement parce que le droit de ne pas être soumis à la torture était l’un des droits les plus fondamentaux, mais aussi parce que « prévenir la torture c’est aussi prévenir la violence », car les personnes maltraitées sont elles-mêmes plus susceptibles de commettre des actes de violence, a-t-il expliqué. Le Chef suppléant de la Division sécurité humaine du DFAE a ajouté que « l’engagement de la diplomatie suisse dans la lutte contre la torture est étroitement lié à l’histoire de l’APT ». Mettant en évidence le rôle de Genève en tant que centre global de la lutte contre la torture, il a fait valoir le partenariat stratégique entre l’APT et le DFAE, reconnaissant la persévérance et la capacité d’innovation de l’association.

Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, Nils Melzer, a évoqué les défis de la prévention à une époque d’ « amnésie collective » des horreurs documentées causées par la torture, de narratifs officiels banalisant et même soutenant la torture au nom de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme, et du manque de force et/ou de détermination des Nations les plus puissantes pour respecter et faire respecter l’interdiction absolue de la torture. En 2017, il faut rappeler que les simulations de noyade, la privation de sommeil ou l’isolement prolongé constituent des actes de torture ; que la torture n’est jamais « propre » ; qu’elle est totalement incompatible avec toute notion de civilisation et de dignité humaine ; qu’elle détruit non seulement l’intégrité physique, mentale et émotionnelle de ses victimes, mais aussi celle de leurs tortionnaires et des sociétés qui la tolèrent. Et que toute forme de tolérance de la torture ne peut déboucher que sur une pente glissante vers l’arbitraire le plus total.

« On ne peut changer l’histoire rétroactivement. Par conséquent, si l’on veut changer l’histoire, il faut le faire à l’avance… C’est ça la prévention de la torture », a expliqué le Rapporteur spécial. « Ce n’est pas spectaculaire, ce n’est pas dramatique et, souvent, ce n’est même pas visible […] C’est dire que chaque victime de torture, c’est une victime de trop, et que la meilleure réalisation de la justice ce n’est pas de punir tout acte de torture, mais de l’annuler à l’avance en vertu de sa prévention ».

Catherine Paulet, psychiatre de prison et membre du Sous-comité des Nations Unies pour la prévention de la torture ainsi que du Comité européen pour la prévention de la torture, a partagé son expérience de terrain dans l’exercice de ses visites dans de nombreux lieux de détention à travers différents pays d’Europe et du monde. Une « grande fan de Jean-Jacques Gautier », elle a illustré avec deux exemples concrets les changements positifs que les visites régulières dans les lieux de privation de liberté pouvaient apporter aux conditions et au traitement des détenus. Entre autres, à travers trois visites du même établissement psychiatrique sur une période de 10 ans, elle avait été témoin d’améliorations lentes mais spectaculaires.

Tout en reconnaissant les défis d’aujourd’hui, Mme Paulet reste convaincue de l’approche préventive, qui examine les causes profondes plutôt que les symptômes et se concentre sur la dignité de la personne. « La prévention est efficace. Si l'OPCAT a été ratifié par 83 États en à peine 10 ans, ce n'est pas par simple opportunité, mais bien par conviction. Alors le défi pour les années à venir sera bien celui d'une pédagogie inlassable de terrain », a-t-elle conclu, reconnaissant le rôle que chacun d’entre nous peut jouer dans la lutte universelle pour la dignité humaine. « En 40 ans à peine, 'ils ne savaient pas que c'était possible, alors ils l'ont fait', et nous poursuivons aujourd'hui l'engagement et l'action de M. Gautier avec humilité mais ténacité ».

Pour en savoir plus sur l’engagement de la Suisse dans la prévention de la torture, veuillez cliquer sur le lien suivant

Pour en savoir plus sur les enjeux et les défis de la prévention de la torture en 2017, veuillez cliquer sur le lien suivant

Pour en savoir plus sur le travail de Mme Paulet, veuillez cliquer sur le lien suivant